Amine Gemayel, ancien chef de l'Etat "Les élections
sonneront le glas de la vassalisation"
Les tempes légèrement
grisonnantes et le port élégant, l'ancien président de la
République, Amine Gemayel est arrivé dans les locaux de Magazine
où il a été accueilli par le PDG du groupe, Charles Abou
Adal, et son équipe. Avec une grande clarté il a répondu
aux questions qui lui ont été posées et dessiné les
contours de sa vision de l'avenir du liban.
Quel est votre avis sur
la rencontre des loyalistes à Aïn el-Tiné? J'aurais
été étonné si cette rencontre n'avait pas eu lieu.
Depuis un certain temps, l'opposition n'est plus réduite au
Rassemblement de Kornet Chehwan. Rejointe par des figures de bords divers, elle
a pris une envergure nationale. Ce n'est plus une opposition mais une
résistance nationale. Dans l'opinion publique, le discours de
l'opposition semblait victorieux et celui du pouvoir terni. La Syrie a sa
propre lecture des événements. Et elle a voulu la mettre en
avant. Depuis les accords de Taëf, l'Etat libanais considérait
certaines idées comme inébranlables. A présent, il ne peut
plus ignorer les voix qui rejettent "la communion des chemins et des destins"
entre le Liban et la Syrie. L'Etat considérait les détracteurs de
ce postulat comme "une minorité d'isolationnistes". Mais il vient de se
rendre compte que ceux qui critiquent "la communion des destins" sont de plus
en plus nombreux. Certains de nos camarades dans l'opposition étaient
naguère dans le camp de la Syrie. Les principes fondamentaux de ce
pouvoir ont ainsi été déstabilisés. Je ne pense pas
que le timing de la rencontre de Aïn el-Tiné soit porteur d'un
message quelconque. Il s'agissait surtout de défendre le point de vue et
les intérêts de la Syrie.
A la rencontre de Aïn
el-Tiné a été évoquée la question de
l'abolition du confessionnalisme politique. Y voyez-vous une menace
syrienne? L'enjeu se situe bien au-delà de l'abolition du
confessionnalisme politique. La Syrie n'est pas dupe. Elle sait bien que le 11
septembre, l'occupation de l'Irak, les pressions internationales, dont la
résolution 1559, ne lui laissent plus le choix. Damas retirera ses
troupes, bon gré mal gré. La question n'est plus de savoir si la
Syrie va cesser son ingérence. Il s'agit plutôt de voir à
quelle cadence cette ingérence va cesser. Le compte à rebours a
commencé. Voilà pourquoi Damas essaie de consolider sa position
politique au Liban, en anticipant sur les changements à venir. Ce qui
explique le ton conciliant du communiqué final de la rencontre de
Aïn el-Tiné, malgré la présence du Hezbollah et de
certaines formations politiques "dépoussiérées" pour
l'occasion. Ajoutez que ces derniers mois, le pouvoir a commis d'énormes
erreurs. L'attentat manqué contre Marwan Hamadé, qui a
coûté la vie à son garde du corps, s'est retourné
contre ses commanditaires. Les discours impulsifs et les mesures punitives
à l'égard des partisans de Walid Joumblatt sont autant de signes
de fuite en avant et de confusion. Le pouvoir semblait travailler selon la
stratégie de "qui veut la paix, prépare la guerre". Ils se sont
rendu compte de cette erreur. A présent, la Syrie veut calmer le jeu.
Cela a commencé avec la visite de Rustom Ghazalé à Rafic
Hariri. Et nous savons que ce dernier est en excellents termes avec Walid
Joumblatt. Ensuite, il y a eu les missions de Walid al-Moallem. Et le ton
conciliant de Aïn el-Tiné a confirmé cette volonté de
dialogue. A mon sens, la Syrie prévoit déjà de
rétablir les ponts, y compris avec Walid Joumblatt. Sous la pression,
Damas a besoin du soutien d'un Liban fort. Il a constaté que ses
instruments politiques au Liban sont devenus désuets. C'est l'avenir qui
est envisagé. La Syrie ne veut pas rester dans une situation de
confrontation avec d'anciens alliés et une frange importante de la
classe politique libanaise.
On accuse l'opposition d'être une
cinquième colonne au service des projets américains et
israéliens... Les revendications formulées par Kornet
Chehwan datent de bien avant la résolution 1559. Si celle-ci rejoint nos
principes nationaux prônant l'indépendance et la
souveraineté, en raison de convergences d'intérêts
régionaux et internationaux, allons-nous la rejeter? Par ailleurs, la
1559 n'est pas un projet dont l'application se fera sur le long terme. Terje
Roed-Larsen est à Beyrouth. Personne n'a intérêt à
parler de traîtrise. Je refuse en bloc ces propos. Ma propre famille a
perdu trois de ses membres pour la cause nationale: mon frère Bachir,
mon neveu et ma nièce. Remarquez comme Sleiman Frangié a
corrigé son propos. Il a préféré parler de
convergences d'intérêts entre les revendications de l'opposition
et les exigences onusiennes. Pour prendre part à la rencontre du
Bristol, je n'ai reçu de coup de fil ni de l'ambassadeur des Etats-Unis,
ni de l'ambassadeur de France. Je connais les intérêts de mon
pays. Et j'uvre dans ce sens.
Craignez-vous que le projet du
caza soit abandonné? Personne n'a intérêt à
abandonner le choix du caza. Quand certains responsables parlent de "deux voix
musulmanes contre une voix chrétienne", et d'autres ponctuent leur
discours de propos sur "la majorité" et "la minorité" ou encore
lorsqu'ils souhaitent établir un référendum autour de la
présence syrienne et la 1559, ils poussent très loin le
zèle. Ils ne font qu'embarrasser la Syrie. Les élections auront
bien lieu. Cette échéance passée, un gouvernement d'union
nationale véritable sera probablement formé. Les ponts seront
alors rétablis, entre les Libanais eux-mêmes et entre le Liban et
la communauté internationale.
Les hommes qui gouvernent la
Syrie sont toujours les mêmes. Washington a depuis longtemps
considéré que les Libanais n'ont pas atteint l'âge adulte.
De surcroît, les Libanais sont profondément divisés dans
leurs relations avec la Syrie. Quel est votre point de vue? Les
problèmes des relations syro-libanaises n'affectent pas une partie de la
population libanaise mais notre peuple tout entier. Relisez l'ouvrage, en deux
tomes, sur les relations entre les deux pays depuis 1943, édité
par la Maison du futur. Damas a davantage eu des heurts avec des
personnalités musulmanes, telles que Riad el-Solh, Sabri Hamadé
ou Saëb Salam, qu'avec les hommes politiques chrétiens. La formule
de 1943 n'était pas idéale, mais notre régime politique
avait de bonnes et fortes raisons d'être. Il a tenu bon lors des quatre
guerres israélo-arabes (1948, 1956, 1967 et 1973) et même
après l'invasion du Liban, en 1982. Alors que les régimes
tombaient l'un après l'autre dans la région, en Egypte, en Irak,
au Yémen et en Libye. Si la Syrie a pu occuper le Liban 30 ans durant,
c'est grâce à une entente tacite entre Damas, Washington et
Tel-Aviv. Telle était la politique de Henry Kissinger. En 1978, lorsque
l'armée israélienne a occupé le Sud, elle ne s'est pas
attaquée aux positions de l'armée syrienne. En deux mots, le
Liban était "instrumentalisé". En ouvrant ses frontières
avec le Liban, la Syrie tenait une carte stratégique importante. Cette
"annexion" inexprimée du Liban était un facteur de
stabilité pour le régime politique en Syrie, tout comme elle
soutenait son économie. Aujourd'hui, la donne a changé. Ce
même Liban est devenu un fardeau, le ventre mou de la Syrie.
Le facteur palestinien a déclenché une guerre en 1975.
Pensez-vous que le facteur iranien puisse jouer un rôle similaire
aujourd'hui? Je ne nie pas les sacrifices du Hezbollah que je respecte.
Mais la libération a bien eu lieu en 2000. Sous prétexte de faire
de la résistance, le Hezbollah reçoit des fonds colossaux de
l'étranger. Il a acquis son aura grâce à la
libération. Mais à présent, il exploite le halo acquis
avec la libération. Par ailleurs, les fermes de Chebaa sont bien
libanaises. Pourquoi Damas ne le reconnaît-il pas? En 2000, même
Nabih Berry s'était dit prêt à aller à l'Onu pour
revendiquer la propriété de ces hameaux. La présence du
Hezbollah était louable. Elle est devenue artificielle. Le parti est en
lien direct avec l'Iran. Et qui donne, ordonne... Les Forces libanaises et les
Kataëb ont déposé les armes et se sont reconverties dans la
pure action politique. Pourquoi le Hezbollah ne peut-il pas devenir une
formation politique démilitarisée? Il faut briser ce tabou. Je
suis prêt à rencontrer les dirigeants du parti pour leur exposer
mon point de vue.
Pourquoi ne le faites-vous pas? L'occasion
ne s'est jamais présentée.
Vous dites que les
législatives du printemps prochain seront une chance historique pour le
Liban. Pourquoi? Depuis 1990, les institutions étatiques, les
partis politiques et la centrale syndicale sont assujettis. La rencontre du
Bristol est un espoir pour la souveraineté. Le Liban n'est pas
tombé d'un seul coup. Le processus de sa reconstruction politique
prendra également du temps. Depuis 2000, une nouvelle dynamique est
née. Le peuple s'est ressaisi. Souvenez-vous des manifestations des
étudiants du 7 août 2001, de l'élection de Gabriel Murr...
Les législatives sonneront le glas de la vassalisation. J'ai
été président de la République dans une
période très sombre. Je connais donc bien les règles du
jeu. Voilà pourquoi je ne promets pas un virage à 180
degrés, du jour au lendemain. Quel que soit le résultat des
législatives, nous aurions jeté les bases d'une nouvelle
démocratie. Nul ne l'ignore: beaucoup de Libanais ont accepté les
accords de Taëf parce qu'épuisés par la guerre. Mais depuis
2000, le peuple a fait beaucoup de chemin. Les sirènes du
clientélisme et la peur des services de renseignements n'ont plus le
même effet sur les gens. En outre, la rencontre du Bristol a eu lieu sans
parrainage étranger. C'est une grande première.
Michel
Murr vous a "laissé" quatre sièges au Metn sur sa liste.
L'opposition s'alliera-t-elle au vice-président de la
Chambre? Notre bataille vise à faire élire au Parlement le
plus grand nombre de personnes avec lesquelles nous partageons les mêmes
principes nationaux. Nous ne pourrons pas nous allier à un candidat qui
n'adopte pas ces principes. Il ne s'agit pas d'une alliance électorale
ponctuelle et éphémère. Car nous sommes fidèles
à trois textes: les documents de la Base Kataëb, ceux de Kornet
Chehwan et de la Rencontre du Bristol.
L'opposition plurielle
réussira-t-elle à s'entendre autour de ses candidats?
Entre les membres du Rassemblement de Kornet Chehwan, tout
désaccord peut être résolu. A présent, nous
uvrons à mettre en place un mécanisme d'entente avec le
Courant patriotique libre et avec d'autres figures du Bristol. Il est cependant
sûr que l'enjeu est de dimension nationale, non pas électorale.
Avec tous nos alliés, nous constatons un haut degré de
responsabilité et une sincérité dans la volonté de
s'entendre autour des mêmes candidats. Les candidatures seront
concertées entre les différentes formations de l'opposition, au
cas par cas, sur tout le territoire national. Mais il est naturel que quelques
candidatures soient incontournables. Avec leur assise populaire, certains
candidats devront tendre la main à leurs colistiers, pour réussir
ensemble.
Une fois élus, les députés de
l'opposition ne se sépareront-ils pas? Les Libanais attendent
davantage de nous un projet politique qu'un score numérique aux
législatives. Pour que le Liban continue d'exister, il faudra qu'il ait
un rôle. Sinon, il perd sa raison d'être. La période de
Taëf était celle de l'absence de la République. La rencontre
du Bristol a inauguré la période fondatrice du nouveau Liban et
du nouveau pacte national. Tout projet futur reposera, certes, sur le socle de
Taëf. Mais l'opinion publique s'attend à un nouveau système
pour une deuxième République.