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Al-Ahram Hebdo : Quelles sont, selon
vous, les conséquences de l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafiq
Hariri ? Amin Gemayel : Cet assassinat a coïncidé
avec un moment assez critique de l'histoire politique du Liban, comme le
rassemblement des forces de l'opposition dont Hariri était très
proche. Il est également intervenu à la veille des
législatives qui devraient tracer l'avenir du pays pour les prochaines
décennies. L'impact est aussi régional, puisque Hariri, le
martyr, entretenait des relations étroites avec tous les dirigeants du
Liban et du monde arabe. Je pense que l'époque de l'après-Hariri
sera radicalement différente de la période
précédente, d'autant plus que son assassinat a engendré
une sorte d'union nationale. C'est lui qui a rassemblé les parties jadis
en conflit pour réclamer l'indépendance et la souveraineté
du Liban. Son assassinat a isolé de manière extraordinaire le
gouvernement qui n'a pas pu assister à ses obsèques nationales.
C'est un indice assez remarquable qui met en relief l'échec du
régime et le fossé qui le sépare du peuple. Celui-ci a
perdu toute crédibilité et toute légitimité. Pour
la première fois dans la rue libanaise, des voix qui réclament le
départ non seulement des troupes syriennes mais aussi de leurs services
secrets se font entendre clairement. L'appui international est une autre
conséquence. Celui-ci est accordé non au régime, mais au
peuple libanais lui-même, comme la visite du président Jacques
Chirac au Liban sans une étape au palais présidentiel, et la
décision des Nations-Unies d'envoyer une commission internationale
d'enquête.
L'opposition a lancé un appel à un
soulèvement, qu'entendez-vous par ce terme et quelle pourrait être
la réaction du gouvernement ? Un soulèvement pour
l'indépendance de façon démocratique et pacifique, c'est
ce que nous voulons dire par cet appel. Il ne faut pas oublier qu'au sein de
l'opposition, il existe plusieurs députés. Nous nous attendons
encore à ce que leur nombre augmente dans les prochains jours. Les
manifestations populaires quotidiennes qui ont eu lieu depuis le meurtre de
Hariri reflètent un phénomène sans précédent
au Liban. Je ne crois pas que le gouvernement, isolé actuellement,
pourra faire face à ces rassemblements. Ce gouvernement ne pourra pas
tenir longtemps face à cette force populaire, parlementaire et
internationale.
Le gouvernement menace de prendre des mesures contre
de telles manifestations pour éviter un nouveau " 17 mai ". Le pays se
dirige-t-il vers une dissension, même si elle n'est pas forcément
communautaire ? Pour la première fois, le mot dissension n'est
pas adéquat à la situation au Liban. Depuis le début de la
guerre du Liban, c'est la première fois aussi qu'on est témoin
d'une telle entente populaire, qui a dépassé le cadre de toutes
les communautés, les régions et les idéologies. 90 % des
forces politiques du pays ont assisté aux rencontres nationales qui se
sont tenues récemment. Alors qui va combattre qui, si le peuple est d'un
côté et le régime de l'autre ?
Où se
situe le Hezbollah dans cette bataille ? Le Hezbollah sait plus que
personne qu'il faut comprendre les sentiments de la population et
l'atrocité du crime qui a eu lieu. Je ne crois pas du tout que le
Hezbollah jouera le jeu du régime et fera face aux réactions
populaires. Son secrétaire général, cheikh Hassan
Nasrallah, a lancé un appel au dialogue national et à l'entente
libanaise pour relever les défis actuels.
Pensez-vous que le
gouvernement présentera sa démission ? Ce gouvernement ne
pourra pas faire face à ce déferlement. Il est vrai qu'il y a une
sorte de tremblement de terre ; ce qui se passe aujourd'hui est tout à
fait nouveau. Environ un million de personnes sont descendues dans la rue avec
un même slogan réclamant l'indépendance et la
souveraineté du pays, pour la première fois depuis 1979. Cette
prise de conscience et ces sentiments patriotiques qui se sont exprimés
de manière très civilisée nous donnent confiance en un
avenir meilleur du pays.
Mais pourquoi l'opposition a-t-elle
immédiatement accusé la Syrie d'être derrière cet
assassinat au moment même où Washington ne l'a pas fait
? Ce qui est clair, c'est que les alliés de la Syrie au Liban
avaient proféré des menaces directes à l'encontre de Rafiq
Hariri et Walid Joumblat. Ceci a été fait par la voix du
représentant du parti Baas au Liban. Il y a des attaques claires de la
part du régime. Nous savons tous que les services secrets syriens sont
très présents sur la scène libanaise dans chaque
région et chaque rue. Après une présence syrienne d'une
trentaine d'années, ces services ont un réseau effrayant, alors
comment un tel accident qui nécessitait une infrastructure énorme
et un réseau assez moderne a-t-il pu se produire ? Comment les
commanditaires ont-ils pu circuler aussi librement dans le pays et
exécuter leur tâche sans que les services secrets ne puissent rien
faire. Et si ces services n'étaient pas au courant, cela est d'autant
plus grave, et Damas serait impliqué dans cet attentat au moins par
défaillance. Alors si le régime et, derrière lui, la Syrie
plaident non coupables, ils n'ont qu'à accepter une enquête
internationale indépendante pour faire la lumière sur
l'identité des commanditaires .
Propos recueillis
par Samar Al-Gamal
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