Interview accordée par le Président Amine Gemayel Au journal Al-Ahram Hebdo - 23/02/2005
  
Liban. Amin Gemayel, ancien président libanais, estime que l'assassinat de Rafiq Hariri a isolé le régime pro-syrien et créé une union sans précédent dans le pays.
" Ce qui se passe aujourd'hui est tout à fait nouveau "

Al-Ahram Hebdo : Quelles sont, selon vous, les conséquences de l'assassinat de l'ex-premier ministre Rafiq Hariri ?
Amin Gemayel : Cet assassinat a coïncidé avec un moment assez critique de l'histoire politique du Liban, comme le rassemblement des forces de l'opposition dont Hariri était très proche. Il est également intervenu à la veille des législatives qui devraient tracer l'avenir du pays pour les prochaines décennies. L'impact est aussi régional, puisque Hariri, le martyr, entretenait des relations étroites avec tous les dirigeants du Liban et du monde arabe. Je pense que l'époque de l'après-Hariri sera radicalement différente de la période précédente, d'autant plus que son assassinat a engendré une sorte d'union nationale. C'est lui qui a rassemblé les parties jadis en conflit pour réclamer l'indépendance et la souveraineté du Liban. Son assassinat a isolé de manière extraordinaire le gouvernement qui n'a pas pu assister à ses obsèques nationales. C'est un indice assez remarquable qui met en relief l'échec du régime et le fossé qui le sépare du peuple. Celui-ci a perdu toute crédibilité et toute légitimité. Pour la première fois dans la rue libanaise, des voix qui réclament le départ non seulement des troupes syriennes mais aussi de leurs services secrets se font entendre clairement. L'appui international est une autre conséquence. Celui-ci est accordé non au régime, mais au peuple libanais lui-même, comme la visite du président Jacques Chirac au Liban sans une étape au palais présidentiel, et la décision des Nations-Unies d'envoyer une commission internationale d'enquête.

L'opposition a lancé un appel à un soulèvement, qu'entendez-vous par ce terme et quelle pourrait être la réaction du gouvernement ?
Un soulèvement pour l'indépendance de façon démocratique et pacifique, c'est ce que nous voulons dire par cet appel. Il ne faut pas oublier qu'au sein de l'opposition, il existe plusieurs députés. Nous nous attendons encore à ce que leur nombre augmente dans les prochains jours. Les manifestations populaires quotidiennes qui ont eu lieu depuis le meurtre de Hariri reflètent un phénomène sans précédent au Liban. Je ne crois pas que le gouvernement, isolé actuellement, pourra faire face à ces rassemblements. Ce gouvernement ne pourra pas tenir longtemps face à cette force populaire, parlementaire et internationale.

Le gouvernement menace de prendre des mesures contre de telles manifestations pour éviter un nouveau " 17 mai ". Le pays se dirige-t-il vers une dissension, même si elle n'est pas forcément communautaire ?
Pour la première fois, le mot dissension n'est pas adéquat à la situation au Liban. Depuis le début de la guerre du Liban, c'est la première fois aussi qu'on est témoin d'une telle entente populaire, qui a dépassé le cadre de toutes les communautés, les régions et les idéologies. 90 % des forces politiques du pays ont assisté aux rencontres nationales qui se sont tenues récemment. Alors qui va combattre qui, si le peuple est d'un côté et le régime de l'autre ?

Où se situe le Hezbollah dans cette bataille ?
Le Hezbollah sait plus que personne qu'il faut comprendre les sentiments de la population et l'atrocité du crime qui a eu lieu. Je ne crois pas du tout que le Hezbollah jouera le jeu du régime et fera face aux réactions populaires. Son secrétaire général, cheikh Hassan Nasrallah, a lancé un appel au dialogue national et à l'entente libanaise pour relever les défis actuels.

Pensez-vous que le gouvernement présentera sa démission ?
Ce gouvernement ne pourra pas faire face à ce déferlement. Il est vrai qu'il y a une sorte de tremblement de terre ; ce qui se passe aujourd'hui est tout à fait nouveau. Environ un million de personnes sont descendues dans la rue avec un même slogan réclamant l'indépendance et la souveraineté du pays, pour la première fois depuis 1979. Cette prise de conscience et ces sentiments patriotiques qui se sont exprimés de manière très civilisée nous donnent confiance en un avenir meilleur du pays.

Mais pourquoi l'opposition a-t-elle immédiatement accusé la Syrie d'être derrière cet assassinat au moment même où Washington ne l'a pas fait ?
Ce qui est clair, c'est que les alliés de la Syrie au Liban avaient proféré des menaces directes à l'encontre de Rafiq Hariri et Walid Joumblat. Ceci a été fait par la voix du représentant du parti Baas au Liban. Il y a des attaques claires de la part du régime. Nous savons tous que les services secrets syriens sont très présents sur la scène libanaise dans chaque région et chaque rue. Après une présence syrienne d'une trentaine d'années, ces services ont un réseau effrayant, alors comment un tel accident qui nécessitait une infrastructure énorme et un réseau assez moderne a-t-il pu se produire ? Comment les commanditaires ont-ils pu circuler aussi librement dans le pays et exécuter leur tâche sans que les services secrets ne puissent rien faire. Et si ces services n'étaient pas au courant, cela est d'autant plus grave, et Damas serait impliqué dans cet attentat au moins par défaillance. Alors si le régime et, derrière lui, la Syrie plaident non coupables, ils n'ont qu'à accepter une enquête internationale indépendante pour faire la lumière sur l'identité des commanditaires .



Propos recueillis par Samar Al-Gamal