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Aussi martèle-t-il inlassablement,
à qui veut l'entendre et à qui veut faire la sourde oreille, que
" le Liban est toujours la victime d'intérêts stratégiques
étrangers, qui sont en train de saper les fondements mêmes de
l'entité libanaise et la raison d'être du pays ". " Les Libanais
sont totalement écartés de l'échéance. Ils sont les
acteurs d'une tragi-comédie, qu'on incite à se prendre au
sérieux ! " dit-il. C'est pourquoi il préfère le terme de
" résistance politique " pour qualifier son action. " L'opposition ne se
comprend que dans un système démocratique, affirme-t-il. Or,
notre démocratie est au placard. Lorsque plus de 50 % des
députés reçoivent leurs ordres de l'extérieur,
comment peut-on parler d'opposition et de démocratie ? Ce que nous
menons, c'est une résistance politique. Et si nous continuons à
lutter, c'est parce qu'il existe des opportunités sur le plan national.
" Amine Gemayel se plaît à reprendre à son compte Albert
Camus : " "Je résiste, donc je suis". " C'est dans la mesure où
nous arrivons toujours à résister que nous existons. Et que,
partant, nous restons acteurs et interlocuteurs. La conjoncture
stratégique régionale offre des opportunités historiques,
non seulement aux Libanais, mais aussi à toutes les forces nationalistes
en quête de démocratie et de liberté dans la région.
"
Une approche globale et pragmatique
" C'est vrai que le
Liban subit un diktat drastique, mais cette logique est de plus en plus
confrontée à une nouvelle donne internationale qui fait
renaître l'espoir en l'avenir, notamment après le 11 septembre et
l'invasion de l'Irak, estime le président Gemayel. Toute la carte
stratégique régionale est en train d'être dessinée.
La résistance politique libanaise est sortie de son isolement, ce qui
est porteur d'espoir. Il s'agit d'un mouvement de changement qui a
commencé déjà depuis la chute du mur de Berlin et
l'éclatement de l'Empire soviétique, et qui a été
complété par les retombées du 11 septembre et la guerre en
Irak ", précise-t-il. " Tout cela est la marche de l'histoire, et
l'Europe elle-même est en train de faire pression sur les uns et les
autres dans le cadre du projet européen ou de l'adhésion à
l'UE. Le projet (démocratique) n'est pas simplement américain,
quelles que soient les susceptibilités entre Américains et
Européens. Ces derniers sont d'accord sur une dynamique politique qu'ils
essayent de promouvoir par tous les moyens, y compris la force militaire. Qui
aurait dit que le Yémen basculerait dans le camp américain ? Qui
aurait pensé qu'un tel revirement de Kadhafi en Libye était
possible ? Qui pouvait rêver à un changement en Irak ? La Syrie
peut-elle rester toute seule, réfractaire à ces grandes mutations
? " Autant de questions que se pose Amine Gemayel, dont l'approche fait songer
à l'ouvrage de Francis Fukuyama, Le dernier homme et la fin de
l'histoire.
La " Syrian Goodwill in Lebanon "
C'est dans
ce contexte que l'ancien président envisage la présidentielle,
qui coïncide, selon lui, avec une période de grandes mutations. Il
propose une nouvelle approche à l'égard de cette
échéance de manière à ce que tout le monde soit
gagnant, notamment le Liban et la Syrie. " Dans mon approche,
précise-t-il, la plupart des parties sont gagnantes - c'est le concept
américain du "win-win". La Syrie ne peut rester figée et elle
cherche désespérément à s'ouvrir sur la
communauté internationale, à commencer par l'Europe et les
États-Unis. Pour réussir, il lui faut donner des gages de bonne
volonté et convaincre le monde de sa disponibilité au changement.
La Syrie est-elle capable, apte et prête à changer ? Je comprends
qu'elle soit réticente, frileuse, par les temps qui courent, à
provoquer des mutations au sein du système syrien lui-même, de
peur de subir le sort de Gorbatchev, qui, dès qu'il s'est engagé
sur la voie de la perestroïka et du glasnost, a déstabilisé
les services et, partant, les fondements mêmes de son pouvoir - le KGB,
la répression, la terreur... "Ici, l'ancien président
développe le fond de sa proposition. " La présidentielle
libanaise offre à la Syrie une opportunité pour montrer sa bonne
foi et sa disponibilité au changement sans pour autant
vulnérabiliser à ce stade son propre système
Pourquoi la Syrie n'offrirait-elle pas, à partir de notre pays qui est
devenu sa chasse gardée, à l'occasion de l'échéance
présidentielle, et aux moindres frais, des gages de bonne volonté
à la communauté internationale ? C'est dans ce contexte que
j'ai proposé la formule "Syrian Goodwill in Lebanon " Il s'agit pour les
Syriens de dire qu'ils sont disposés à évoluer, qu'ils
sont convaincus que le changement devient inéluctable, qu'ils vont
réfléchir aux meilleurs moyens de faire des mutations en Syrie
sans pour autant que cela ne provoque des dégâts. En gage de bonne
volonté, ils offrent cette " goodwill " au Liban. Cela pourra aider
à déclencher une nouvelle dynamique avec plus de
démocratie, plus de libertés et à renflouer la raison
d'être du pays. Une initiative qui sera bien accueillie par les Libanais
et certains pays arabes, et qui constituera un message très fort pour
les Américains et les Européens. " L'occasion aussi pour les
Syriens de prendre le contre-pied du Syria Accountability Act. " Les USA ont
présenté un cahier des charges à la Syrie. Le Liban y
figure, même s'il en est le dernier point. Mais le fait même
d'inverser l'ordre des priorités et de commencer par le Liban serait un
geste de bonne volonté de la part de Damas, un appel du pied en
direction de l'Europe et des États-Unis. C'est sans aucun doute un
acquis pour tout le monde, tant la crise libanaise continue à
défrayer la chronique ", précise le président Gemayel.
L'intérêt de cette approche ? Créer une nouvelle dynamique,
" une sortie par le haut " pour mettre fin à la crise actuelle et une
opportunité unique d'initier " un processus de rénovation
à tous les niveaux ". Pour l'ancien chef de l'État, La "
Syrian Goodwill " devrait se concrétiser par un " package " reposant sur
trois points essentiels : l'élection d'un président sur base d'un
consensus interlibanais, un président qui représenterait les
aspirations réelles des Libanais ; le déclenchement d'une
dynamique de démocratisation et de réformes sur la scène
locale, axées sur une loi électorale équitable ; la tenue
d'élections législatives, loin de toute ingérence en vue
de la mise en place d'un Parlement réellement représentatif.
Amine Gemayel ne cache pas qu'il a évoqué sa thèse devant
" des amis américains et européens ", et qu'il y consacre une
grande partie de son temps. " J'ai trouvé une grande
réceptivité au niveau de tous mes interlocuteurs
étrangers, souligne-t-il. Mais la Syrie est-elle prête à
initier une telle dynamique, dont elle sortirait gagnante à court, moyen
et long terme ? " s'interroge-t-il. En soulignant que le nouveau
président libanais doit être au mieux avec la Syrie et qu'il doit
être " le fruit d'un consensus, d'un gentleman's agreement ". " La Syrie
aura par conséquent un président qui sera son ami et qui, en
même temps, sécurisera les Libanais, toutes appartenances
confondues. Ce sera en plus l'occasion d'une ouverture sur l'Occident et un
moyen de faciliter le traitement des autres sujets d'intérêts
syriens ou libanais. En d'autres termes, cela initiera un package sur tout un
ensemble de réformes concrètes, sereines, sans
précipitation en Syrie et au Liban, de manière à
préserver les intérêts de tout le monde, à orienter
les deux pays sans tapage et sans risques vers des horizons plus positifs ",
dit-il.Tout cela devrait inverser le processus de déstabilisation des
institutions libanaises, qui avait à son tour initié une vague de
déstabilisation dans toute la région. " La restabilisation
régionale commence par la restabilisation du pays, déclare le
président Gemayel. En définitive, cette approche dépasse
le cadre des frontières libanaises et de la cause libanaise pour
déboucher sur une stratégie beaucoup plus large à
caractères régional et international, sans oublier la philosophie
de la formule libanaise, tout ce que le Liban a offert et ce qu'il peut
toujours offrir en matière de convivialité, de tolérance
entre les cultures et les religions ", indique-t-il, avant d'ajouter : "
D'ailleurs, il y a peu de temps, est arrivée chez nous une
délégation de juristes irakiens et américains afin
d'étudier comment ils pouvaient s'inspirer du système libanais
lors de la rédaction de la nouvelle Constitution irakienne.
Malgré tout, notre pays et notre système politique restent
toujours une référence que toutes les intempéries n'ont
pas pu détruire. "
Carlos Ghosn ou Joseph
Maïla Qui pourrait assumer cette présidence de transition ?"
Il y a des candidats libanais qui sont très valables et qui ont un
background académique sérieux, qui ont une ouverture sur la
modernité et une réputation de probité. La scène
libanaise n'en manque pas. "Accepteriez-vous de jouer ce rôle ?" Non. Je
ne suis pas candidat. Mais ceux qui peuvent jouer ce rôle sont nombreux
et certains sont très valables. Il faut être totalement
désintéressé pour être crédible dans cette
approche, sinon ce serait de l'opportunisme politique ", répondit-il. "
Il y a eu une expérience en Europe de l'Est et en Irak où, dans
les moments de grandes crises, on a fait appel à d'illustres figures
nationales qui s'étaient exilées, volontairement ou pas, et qui
avaient réussi à l'étranger. Là, le Liban peut, au
cas où les candidats sur place posent problème, faire appel
à l'une de ces grandes figures qui ont réussi à
l'étranger et qui gardent des attaches directes avec le pays natal.
Quelqu'un comme Carlos Ghosn, par exemple. Certes, il accepterait difficilement
de s'aventurer dans les dédales marécageux de la politique
libanaise. Mais il a le profil idéal : c'est un ancien du
Collège Notre-Dame de Jamhour et il est membre du conseil
stratégique de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth. De
plus, l'opération de sauvetage du Liban est plus importante que celle du
sauvetage de Nissan. Et pour cause : le Liban est beaucoup plus qu'une nation.
"Et M. Gemayel de poursuivre : " C'est un véritable challenge que cette
opération, laquelle, étant donné la vocation du Liban, a
une multiple dimension : philosophique, humaine, stratégique,
internationale. C'est une tâche noble. Le Liban a une raison d'être
unique. L'importance du Liban est inversement proportionnelle à sa
superficie et à sa population. "On l'aura compris : pour l'ancien chef
de l'État, c'est davantage le profil qui compte que le nom. " On peut
choisir quelqu'un de la trempe de Joseph Maïla, recteur de l'Institut
catholique de Paris, une personne capable de gérer les problèmes
complexes du pays ", souligne-t-il. Résumé en quelques mots, La "
Syrian Goodwill in Lebanon " est " un nouveau chantier national, un nouveau bol
d'oxygène pour l'économie et la jeunesse ". " C'est ou bien
cela, le système du "win-win", dans le cadre duquel tout le monde est
gagnant, ou bien des solutions telles que la reconduction, donc un "zero sum
game" dont tout le monde sortirait perdant : le président Lahoud, la
Syrie et tous les Libanais ", souligne l'ancien président. Et de
conclure : " Une telle solution renflouerait la formule libanaise de
convivialité et, partant, aiderait à trouver une solution aux
problèmes irakien et palestinien. Le Liban sera un déclic pour
bien commencer ailleurs. Il faut bien commencer quelque part, et la dynamique
s'enclenche ensuite par contagion. " |
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Interrogé sur la différence de
statut du président entre la Ire et la IIe République, Amine
Gemayel évoque " la confusion dans l'esprit des Libanais, concernant la
Constitution d'avant-Taëf ". " Les prérogatives du président
étaient plus symboliques que pratiques, souligne-t-il. Les contreseings
du Premier ministre et des ministres concernés privaient le
président d'une autorité directe sur les institutions. Le
président ne pouvait même pas désigner un employé
à la présidence sans le contreseing du ministre concerné
et du Premier ministre. Dans les accords de Taëf, il n'y a pas eu de
changements substantiels dans ce domaine. Ils ont confirmé dans les
textes ce qui était la pratique. D'autre part, même avec les
nouvelles dispositions des accords de Taëf, le président ne perd
rien de son prestige et de son influence. Il reste un symbole. Dans
l'équilibre national et la tradition, il reste incontournable, à
moins qu'il n'y ait une dérive de la part du Premier ministre ou de
n'importe quelle autre partie concernée..." Par ailleurs, M. Gemayel
rappelle que " dans les grandes décisions nationales, c'est toujours le
consensus qui prime. Le pouvoir a toujours été consensuel, et je
n'ai pas en mémoire que des décisions gouvernementales aient
été prises en dehors du consensus ". * À quel niveau se
situe la différence entre la Ire et la IIe République? " La
philosophie du système n'a pas changé, déclare le
président Gemayel. Le consensuel continue à primer. Mais
l'expérience nous apprend que moins le président se mêle
des questions d'intendance, et plus il a d'influence sur la scène
nationale. Le problème au niveau de certains présidents, c'est
que, pour des considérations familiales ou motivées par des
intérêts personnels divers, ils se sont hypothéqués
vis-à-vis d'autres pôles du pouvoir et ont perdu leur valeur de
symbole ", répond-il. " Le président devait accorder la
priorité sur le plan politique aux affaires étrangères et
à la défense, des départements qu'on dit souverainistes,
souligne le président Gemayel. Sur le plan administratif, il devrait
axer son intérêt sur le Conseil de l'inspection centrale et le
Conseil de la fonction publique, un moyen d'assurer le bon fonctionnement et la
transparence de l'appareil étatique ; sur le plan économique, il
devrait se pencher en profondeur sur l'élaboration du budget, la
clé du développement général. Cette approche et
cette conception du rôle du président permettraient de
préserver le prestige et l'efficacité de la fonction
présidentielle ", ajoute l'ancien chef de l'État, avant de
préciser : " Rentrer dans les détails de chaque administration et
de chaque ministère est une perte de temps. Le président
s'embourbe aussitôt dans les marais de la petite politicaille libanaise
et devient partie au lieu de rester un symbole. " |