Interview accordée par le Président Amine Gemayel Au journal L'Orient Le Jour - Lundi 02 Août 2004
  
Interview : L'ancien chef de l'État souligne qu'il n'est pas candidat,mais expose à " L'Orient-Le Jour " sa vision du rôle de la magistrature suprême
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Amine Gemayel: L'échéance d'automne, une occasionpour la Syrie de donner des gages de bonne volonté

Amine Gemayel ne mâche pas ses mots dès qu'il est question d'évoquer le débat en cours sur l'échéance présidentielle. Pour le dernier président de la " Ire République ", tout ce qui se produit actuellement sur la scène politique de la IIe République relève de la "gesticulation politique ", de la " tragi-comédie ", de " la rhétorique stérile et vide de tout contenu ". " Je ne sais pas s'il faut en rire ou en pleurer, car, en fin de compte, nous n'avons en aucun cas notre mot à dire ", affirme-t-il. À n'en point douter, l'entretien avec l'ancien chef de l'État - qui précise d'ailleurs qu'il n'est pas candidat à la présidence - sortira des schèmes traditionnels du genre.
Pour M. Gemayel, le constat est tout à la fois évident et affligeant, et explique son dégoût de la situation : " La Syrie contrôle directement sans réserve ni partage plus de 50 % du Parlement, sans compter ses alliés et ses proches."
Aux antipodes de cette approche, Amine Gemayel, pragmatique, est conscient de l'importance de l'échéance en tant que telle et des opportunités qu'elle pourrait susciter.

" Faire appel à l'une de ces grandes figures qui ont réussi à l'étranger."

Aussi martèle-t-il inlassablement, à qui veut l'entendre et à qui veut faire la sourde oreille, que " le Liban est toujours la victime d'intérêts stratégiques étrangers, qui sont en train de saper les fondements mêmes de l'entité libanaise et la raison d'être du pays ". " Les Libanais sont totalement écartés de l'échéance. Ils sont les acteurs d'une tragi-comédie, qu'on incite à se prendre au sérieux ! " dit-il. C'est pourquoi il préfère le terme de " résistance politique " pour qualifier son action. " L'opposition ne se comprend que dans un système démocratique, affirme-t-il. Or, notre démocratie est au placard. Lorsque plus de 50 % des députés reçoivent leurs ordres de l'extérieur, comment peut-on parler d'opposition et de démocratie ? Ce que nous menons, c'est une résistance politique. Et si nous continuons à lutter, c'est parce qu'il existe des opportunités sur le plan national. " Amine Gemayel se plaît à reprendre à son compte Albert Camus : " "Je résiste, donc je suis". " C'est dans la mesure où nous arrivons toujours à résister que nous existons. Et que, partant, nous restons acteurs et interlocuteurs. La conjoncture stratégique régionale offre des opportunités historiques, non seulement aux Libanais, mais aussi à toutes les forces nationalistes en quête de démocratie et de liberté dans la région. "

Une approche globale et pragmatique

" C'est vrai que le Liban subit un diktat drastique, mais cette logique est de plus en plus confrontée à une nouvelle donne internationale qui fait renaître l'espoir en l'avenir, notamment après le 11 septembre et l'invasion de l'Irak, estime le président Gemayel. Toute la carte stratégique régionale est en train d'être dessinée. La résistance politique libanaise est sortie de son isolement, ce qui est porteur d'espoir. Il s'agit d'un mouvement de changement qui a commencé déjà depuis la chute du mur de Berlin et l'éclatement de l'Empire soviétique, et qui a été complété par les retombées du 11 septembre et la guerre en Irak ", précise-t-il. " Tout cela est la marche de l'histoire, et l'Europe elle-même est en train de faire pression sur les uns et les autres dans le cadre du projet européen ou de l'adhésion à l'UE. Le projet (démocratique) n'est pas simplement américain, quelles que soient les susceptibilités entre Américains et Européens. Ces derniers sont d'accord sur une dynamique politique qu'ils essayent de promouvoir par tous les moyens, y compris la force militaire. Qui aurait dit que le Yémen basculerait dans le camp américain ? Qui aurait pensé qu'un tel revirement de Kadhafi en Libye était possible ? Qui pouvait rêver à un changement en Irak ? La Syrie peut-elle rester toute seule, réfractaire à ces grandes mutations ? " Autant de questions que se pose Amine Gemayel, dont l'approche fait songer à l'ouvrage de Francis Fukuyama, Le dernier homme et la fin de l'histoire.

La " Syrian Goodwill in Lebanon "

C'est dans ce contexte que l'ancien président envisage la présidentielle, qui coïncide, selon lui, avec une période de grandes mutations. Il propose une nouvelle approche à l'égard de cette échéance de manière à ce que tout le monde soit gagnant, notamment le Liban et la Syrie. " Dans mon approche, précise-t-il, la plupart des parties sont gagnantes - c'est le concept américain du "win-win". La Syrie ne peut rester figée et elle cherche désespérément à s'ouvrir sur la communauté internationale, à commencer par l'Europe et les États-Unis. Pour réussir, il lui faut donner des gages de bonne volonté et convaincre le monde de sa disponibilité au changement. La Syrie est-elle capable, apte et prête à changer ? Je comprends qu'elle soit réticente, frileuse, par les temps qui courent, à provoquer des mutations au sein du système syrien lui-même, de peur de subir le sort de Gorbatchev, qui, dès qu'il s'est engagé sur la voie de la perestroïka et du glasnost, a déstabilisé les services et, partant, les fondements mêmes de son pouvoir - le KGB, la répression, la terreur... "Ici, l'ancien président développe le fond de sa proposition. " La présidentielle libanaise offre à la Syrie une opportunité pour montrer sa bonne foi et sa disponibilité au changement sans pour autant vulnérabiliser à ce stade son propre système… Pourquoi la Syrie n'offrirait-elle pas, à partir de notre pays qui est devenu sa chasse gardée, à l'occasion de l'échéance présidentielle, et aux moindres frais, des gages de bonne volonté à la communauté internationale ?
C'est dans ce contexte que j'ai proposé la formule "Syrian Goodwill in Lebanon " Il s'agit pour les Syriens de dire qu'ils sont disposés à évoluer, qu'ils sont convaincus que le changement devient inéluctable, qu'ils vont réfléchir aux meilleurs moyens de faire des mutations en Syrie sans pour autant que cela ne provoque des dégâts. En gage de bonne volonté, ils offrent cette " goodwill " au Liban. Cela pourra aider à déclencher une nouvelle dynamique avec plus de démocratie, plus de libertés et à renflouer la raison d'être du pays. Une initiative qui sera bien accueillie par les Libanais et certains pays arabes, et qui constituera un message très fort pour les Américains et les Européens. " L'occasion aussi pour les Syriens de prendre le contre-pied du Syria Accountability Act. " Les USA ont présenté un cahier des charges à la Syrie. Le Liban y figure, même s'il en est le dernier point. Mais le fait même d'inverser l'ordre des priorités et de commencer par le Liban serait un geste de bonne volonté de la part de Damas, un appel du pied en direction de l'Europe et des États-Unis. C'est sans aucun doute un acquis pour tout le monde, tant la crise libanaise continue à défrayer la chronique ", précise le président Gemayel. L'intérêt de cette approche ? Créer une nouvelle dynamique, " une sortie par le haut " pour mettre fin à la crise actuelle et une opportunité unique d'initier " un processus de rénovation à tous les niveaux ".
Pour l'ancien chef de l'État, La " Syrian Goodwill " devrait se concrétiser par un " package " reposant sur trois points essentiels : l'élection d'un président sur base d'un consensus interlibanais, un président qui représenterait les aspirations réelles des Libanais ; le déclenchement d'une dynamique de démocratisation et de réformes sur la scène locale, axées sur une loi électorale équitable ; la tenue d'élections législatives, loin de toute ingérence en vue de la mise en place d'un Parlement réellement représentatif. Amine Gemayel ne cache pas qu'il a évoqué sa thèse devant " des amis américains et européens ", et qu'il y consacre une grande partie de son temps. " J'ai trouvé une grande réceptivité au niveau de tous mes interlocuteurs étrangers, souligne-t-il. Mais la Syrie est-elle prête à initier une telle dynamique, dont elle sortirait gagnante à court, moyen et long terme ? " s'interroge-t-il. En soulignant que le nouveau président libanais doit être au mieux avec la Syrie et qu'il doit être " le fruit d'un consensus, d'un gentleman's agreement ". " La Syrie aura par conséquent un président qui sera son ami et qui, en même temps, sécurisera les Libanais, toutes appartenances confondues. Ce sera en plus l'occasion d'une ouverture sur l'Occident et un moyen de faciliter le traitement des autres sujets d'intérêts syriens ou libanais. En d'autres termes, cela initiera un package sur tout un ensemble de réformes concrètes, sereines, sans précipitation en Syrie et au Liban, de manière à préserver les intérêts de tout le monde, à orienter les deux pays sans tapage et sans risques vers des horizons plus positifs ", dit-il.Tout cela devrait inverser le processus de déstabilisation des institutions libanaises, qui avait à son tour initié une vague de déstabilisation dans toute la région.
" La restabilisation régionale commence par la restabilisation du pays, déclare le président Gemayel. En définitive, cette approche dépasse le cadre des frontières libanaises et de la cause libanaise pour déboucher sur une stratégie beaucoup plus large à caractères régional et international, sans oublier la philosophie de la formule libanaise, tout ce que le Liban a offert et ce qu'il peut toujours offrir en matière de convivialité, de tolérance entre les cultures et les religions ", indique-t-il, avant d'ajouter : " D'ailleurs, il y a peu de temps, est arrivée chez nous une délégation de juristes irakiens et américains afin d'étudier comment ils pouvaient s'inspirer du système libanais lors de la rédaction de la nouvelle Constitution irakienne. Malgré tout, notre pays et notre système politique restent toujours une référence que toutes les intempéries n'ont pas pu détruire. "

Carlos Ghosn ou Joseph Maïla
Qui pourrait assumer cette présidence de transition ?" Il y a des candidats libanais qui sont très valables et qui ont un background académique sérieux, qui ont une ouverture sur la modernité et une réputation de probité. La scène libanaise n'en manque pas. "Accepteriez-vous de jouer ce rôle ?" Non. Je ne suis pas candidat. Mais ceux qui peuvent jouer ce rôle sont nombreux et certains sont très valables. Il faut être totalement désintéressé pour être crédible dans cette approche, sinon ce serait de l'opportunisme politique ", répondit-il. " Il y a eu une expérience en Europe de l'Est et en Irak où, dans les moments de grandes crises, on a fait appel à d'illustres figures nationales qui s'étaient exilées, volontairement ou pas, et qui avaient réussi à l'étranger. Là, le Liban peut, au cas où les candidats sur place posent problème, faire appel à l'une de ces grandes figures qui ont réussi à l'étranger et qui gardent des attaches directes avec le pays natal. Quelqu'un comme Carlos Ghosn, par exemple. Certes, il accepterait difficilement de s'aventurer dans les dédales marécageux de la politique libanaise.
Mais il a le profil idéal : c'est un ancien du Collège Notre-Dame de Jamhour et il est membre du conseil stratégique de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth. De plus, l'opération de sauvetage du Liban est plus importante que celle du sauvetage de Nissan. Et pour cause : le Liban est beaucoup plus qu'une nation. "Et M. Gemayel de poursuivre : " C'est un véritable challenge que cette opération, laquelle, étant donné la vocation du Liban, a une multiple dimension : philosophique, humaine, stratégique, internationale. C'est une tâche noble. Le Liban a une raison d'être unique. L'importance du Liban est inversement proportionnelle à sa superficie et à sa population. "On l'aura compris : pour l'ancien chef de l'État, c'est davantage le profil qui compte que le nom. " On peut choisir quelqu'un de la trempe de Joseph Maïla, recteur de l'Institut catholique de Paris, une personne capable de gérer les problèmes complexes du pays ", souligne-t-il. Résumé en quelques mots, La " Syrian Goodwill in Lebanon " est " un nouveau chantier national, un nouveau bol d'oxygène pour l'économie et la jeunesse ".
" C'est ou bien cela, le système du "win-win", dans le cadre duquel tout le monde est gagnant, ou bien des solutions telles que la reconduction, donc un "zero sum game" dont tout le monde sortirait perdant : le président Lahoud, la Syrie et tous les Libanais ", souligne l'ancien président. Et de conclure : " Une telle solution renflouerait la formule libanaise de convivialité et, partant, aiderait à trouver une solution aux problèmes irakien et palestinien. Le Liban sera un déclic pour bien commencer ailleurs. Il faut bien commencer quelque part, et la dynamique s'enclenche ensuite par contagion. "

Michel HAJJI GEORGIOU

Les dangers de la reconduction

Concernant la reconduction, Amine Gemayel rappelle que " sans aucun doute, la décision est prise à Damas ". " Et s'il y a reconduction, en aucun cas l'actuel président ne pourra terminer son nouveau mandat. Le pays sera alors parti pour une nouvelle période de crise aiguë qui ne pourrait se résoudre que par un éclatement ", estime-t-il. " Déjà, les Libanais n'avaient pas pu digérer la reconduction du mandat du premier héraut de l'indépendance, Béchara el-Khoury, qu'une révolution populaire avait renversé en 1952. Que serait-ce alors pour le mandat du président Lahoud, décrié par une bonne partie de la population ? " conclut le président Gemayel.

Les priorités du président

Interrogé sur la différence de statut du président entre la Ire et la IIe République, Amine Gemayel évoque " la confusion dans l'esprit des Libanais, concernant la Constitution d'avant-Taëf ". " Les prérogatives du président étaient plus symboliques que pratiques, souligne-t-il. Les contreseings du Premier ministre et des ministres concernés privaient le président d'une autorité directe sur les institutions. Le président ne pouvait même pas désigner un employé à la présidence sans le contreseing du ministre concerné et du Premier ministre. Dans les accords de Taëf, il n'y a pas eu de changements substantiels dans ce domaine. Ils ont confirmé dans les textes ce qui était la pratique. D'autre part, même avec les nouvelles dispositions des accords de Taëf, le président ne perd rien de son prestige et de son influence. Il reste un symbole. Dans l'équilibre national et la tradition, il reste incontournable, à moins qu'il n'y ait une dérive de la part du Premier ministre ou de n'importe quelle autre partie concernée..."
Par ailleurs, M. Gemayel rappelle que " dans les grandes décisions nationales, c'est toujours le consensus qui prime. Le pouvoir a toujours été consensuel, et je n'ai pas en mémoire que des décisions gouvernementales aient été prises en dehors du consensus ". * À quel niveau se situe la différence entre la Ire et la IIe République? " La philosophie du système n'a pas changé, déclare le président Gemayel. Le consensuel continue à primer. Mais l'expérience nous apprend que moins le président se mêle des questions d'intendance, et plus il a d'influence sur la scène nationale. Le problème au niveau de certains présidents, c'est que, pour des considérations familiales ou motivées par des intérêts personnels divers, ils se sont hypothéqués vis-à-vis d'autres pôles du pouvoir et ont perdu leur valeur de symbole ", répond-il. " Le président devait accorder la priorité sur le plan politique aux affaires étrangères et à la défense, des départements qu'on dit souverainistes, souligne le président Gemayel.
Sur le plan administratif, il devrait axer son intérêt sur le Conseil de l'inspection centrale et le Conseil de la fonction publique, un moyen d'assurer le bon fonctionnement et la transparence de l'appareil étatique ; sur le plan économique, il devrait se pencher en profondeur sur l'élaboration du budget, la clé du développement général. Cette approche et cette conception du rôle du président permettraient de préserver le prestige et l'efficacité de la fonction présidentielle ", ajoute l'ancien chef de l'État, avant de préciser : " Rentrer dans les détails de chaque administration et de chaque ministère est une perte de temps. Le président s'embourbe aussitôt dans les marais de la petite politicaille libanaise et devient partie au lieu de rester un symbole. "